L’Allemagne, une volonté de puissance ? (Les « Euro-nukes »)

L’Allemagne vient de tourner ce soir la page Angela Merkel, qui durait sans interruption depuis 2005. Si l’on ignore encore quelle sera l’identité comme la couleur politique de son successeur, une chose est sûre : rien ne devrait le faire dévier de la route que celle-ci a tracée pour son pays. L’ère Merkel a correspondu à une montée en puissance de l’Allemagne sur tous les plans, et une confirmation de son hégémonie au sein d’une Union européenne de plus en plus germanocentrée. Montée en puissance dont l’actualité récente montre que les dernières marches sont en passe, peut-être, d’être franchies.

PRÉAMBULE

L’Allemagne domine déjà le commerce et l’industrie, domine les institutions européennes, et enfin bénéficie de l’effet de levier considérable que représente un euro sous-évalué pour son économie. Mais il lui manque encore la domination militaire, pour l’instant dévolue essentiellement à la France, désormais seule puissance nucléaire et seul membre du Conseil de sécurité des Nations unies, depuis le départ du Royaume-Uni.

Pour combien de temps encore, toutefois ? Car les dernières années de Mme Merkel ont été animées, en sourdine, d’une volonté continue de combler le retard qu’accuse l’Allemagne en la matière depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette reconquête a d’ailleurs rencontré pour l’instant un succès complet, sans que les élites politiques ou médiatiques de notre pays ne s’en alarment ni paraissent seulement s’en apercevoir.

De nombreux faits établissent clairement la progression en catimini de cet objectif, lequel, dans le cadre de l’Union européenne, ne peut se poursuivre qu’au détriment exclusif de la France.

Au cours des années précédentes, l’Allemagne a

— suggéré officiellement à la France de céder son siège au Conseil de sécurité des Nations unies ;

— pris une importance grandissante dans la direction du groupe Airbus (tandis que la France diminuait sa participation au capital du groupe à la même hauteur que celle de l’Allemagne) ;

— conditionné sa participation au projet SCAF (Système de combat aérien du futur) à la cession de la part de Dassault de son background (autrement dit de ses secrets industriels).

Enfin tout récemment, nous avons appris

— que la fabrication du moteur Vinci de la future Ariane 6 serait délocalisée en Allemagne, « ce qui affaiblit la maîtrise française sur la technologie spatiale et accroît la souveraineté technologique et industrielle allemande » (source) ;

— que l’Allemagne projetait la construction d’un site de lancement de fusées en mer du Nord, qui concurrencerait directement le site français de Kourou, rééquilibrerait « l’Europe spatiale » en faveur de l’Allemagne et amorcerait même son indépendance pure et simple ;

— que l’Allemagne, au lendemain de la crise des sous-marins entre la France et l’Australie, venait de signer avec cette dernière un protocole d’accord dans la domaine de la défense spatiale, faisant fi de toute « solidarité européenne » comme de toute « défense européenne ».

Il semblerait d’ailleurs que l’Allemagne ne soit pas étrangère à cette résiliation brutale et sans préavis par l’Australie du contrat de ventes de sous-marins français. A-t-elle travaillé en sous-main à évincer la France de ce marché ? Avec comme objectif à moyen terme d’affaiblir Naval Group afin de pousser à sa fusion avec son concurrent ThyssenKrupp dans un « Airbus de la marine » sur lequel l’Allemagne aurait, naturellement, la main ? L’avenir se chargera d’infirmer ou non ces craintes. Une seule certitude : nous assistons désormais à un « réarmement allemand » auquel l’Union européenne sert de paravent et d’accélérateur.

C’est ce contexte qui incite Génération Frexit à republier un assez long article du regretté Vincent Brousseau, paru originellement le 15 juillet 2017 (sous le titre « Les Euro-nukes »), et qui expose, brillamment, cette stratégie allemande de reconquête subreptice de puissance militaire, avec en ligne de mire l’obtention du statut de puissance nucléaire. Nous laissons les lecteurs libres de juger, quatre années plus tard, à la lumière des jalons que nous venons de lister, de la pertinence de son analyse et de la pénétration de son esprit sur cette question centrale.

Vincent Brousseau, qui nous a quittés en janvier dernier, a travaillé durant quinze ans à la Banque centrale européenne en tant qu’économiste. En plus d’une expertise unique de l’euro et des questions monétaires, ce séjour en Allemagne, où il avait vécu plus de vingt ans, lui avait donné une large connaissance de ses institutions, de la mentalité de ses élites et de sa politique intérieure.

I. Qu’est-ce que le traité de Moscou ?

Voici quelques mois, une dépêche (de la mi-novembre 2016) de l’agence de presse Reuters rappelait incidemment qu’aucun traité de paix n’a été signé entre le Japon et la Russie à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Ces deux États sont donc, du point de vue juridique, toujours en guerre depuis 1945. La principale pomme de discorde qui subsiste entre Tokyo et Moscou et qui empêche que ce traité de paix se concrétise reste la question des îles Kouriles du Sud, autrefois japonaises, que Staline captura en 1945 et que l’URSS puis la Russie ont toujours refusé de restituer.

La nouvelle de la fin de l’an dernier, au ton optimiste, promettait cependant que des progrès étaient en cours en direction d’un tel traité de paix. Il va de soi que, d’un point de vue pratique, la paix règne depuis plusieurs décennies entre ces deux pays, mais c’est le cas de remarquer que la conclusion de tels traités peut se faire attendre longtemps.

Alliée du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a connu la même situation de 1945 à 1990. C’est un traité datant de 1990 qui a mis formellement fin aux hostilités, quarante-cinq ans après la capitulation du Reich. Ce traité, dont l’intitulé officiel est « Traité portant règlement définitif concernant l’Allemagne », est couramment appelé « traité de Moscou ». Il est aussi appelé « Traité 4 +2 » ou « Traité 2 + 4 » car il fut signé et ratifié entre [1] :

— les représentants des deux Allemagnes de l’époque (la République fédérale d’Allemagne, ou RFA , dite « Allemagne de l’Ouest », et la République démocratique allemande ou RDA, dite « Allemagne de l’Est » ) ;

— les représentants des quatre puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS.

1. Les plénipotentiaires furent : James Baker pour les États-Unis, Douglas Hurd pour le Royaume-Uni, Édouard Chevardnadze pour l’URSS, Roland Dumas pour la France, Lothar de Maizière pour la RDA, et Hans-Dietrich Genscher pour la RFA.

Avec ce traité, l’Allemagne est censée avoir retrouvé sa souveraineté pleine et entière et être redevenue un État comme les autres.

La signature de ce traité, le 12 septembre 1990 à Moscou, ouvrit la voie à la réunification allemande. Très court, ce traité, qui se compose d’un préambule et de dix articles, fixe avec précision le statut international de l’Allemagne unie au cœur de l’Europe, avec le consensus tacite de tous ses voisins. Le traité réglemente de nombreuses questions liées aux affaires étrangères des deux États allemands, telles que le tracé des frontières extérieures, les appartenances aux alliances, et les forces militaires. Avec ce traité, l’Allemagne est censée avoir retrouvé sa souveraineté pleine et entière et être redevenue un État comme les autres.

Ce traité de Moscou comporte néanmoins certaines restrictions très importantes. Ainsi, l’Allemagne n’est pas autorisée à modifier ses frontières, même en accord avec le pays frontalier concerné. Cela peut a priori paraître vide de sens, mais ça ne l’est pas car l’engagement est pris par l’Allemagne non pas vis-à-vis du pays frontalier (qui pourrait en principe la libérer de cet engagement), mais vis-à-vis de chacun des quatre alliés, considérés individuellement. C’est ainsi que la Russie pourrait s’opposer à une hypothétique modification de la frontière, disons tchéco-allemande, même si les deux pays concernés en étaient d’accord. Il va de soi que ceci constitue une restriction à ce que l’on comprend ordinairement par le mot de « souveraineté ».

Une autre restriction importante : interdiction à l’Allemagne d’accéder jamais au nucléaire militaire.

Côté britannique, c’est Margaret Thatcher qui était aux affaires lors de la rédaction et de la ratification du traité de Moscou. Thatcher, plus encore que Mitterrand, son homologue de l’époque, nourrissait une vraie défiance vis-à-vis d’un retour de l’Allemagne dans le concert des grandes puissances. Un article du Financial Times du début de 2017 a rappelé utilement ce détail un peu oublié. Thatcher, rapporte l’article, songeait même à instaurer une « entente cordiale » avec l’URSS dans le but explicite de contenir la montée en puissance de l’Allemagne réunifiée, et motivait ce choix par une référence à la période de 1941-1945, ou Londres et Moscou étaient alliés, contre Berlin. Cela peint l’ambiance.

Une autre restriction importante, et bien connue, se trouve inscrite à l’article 3 du traité de Moscou, qui fait interdiction à l’Allemagne d’accéder jamais au nucléaire militaire. Sur la base de cet article, l’Allemagne ne peut ni rechercher, ni acquérir, ni tester, ni détenir, ni utiliser aucune arme atomique. Et cet engagement, là encore, est pris vis-à-vis de chacun des quatre alliés, considérés individuellement.

Cela signifie que, si d’aventure l’Allemagne décidait d’outrepasser le traité et d’entamer un processus d’accès à la bombe, la Russie — ou d’ailleurs l’une quelconque des trois autres puissances — serait autorisée en droit à l’en empêcher par une action militaire. Là encore, on saisit que la souveraineté de l’Allemagne n’a donc pas été rétablie de façon pleine et entière.

Les Allemands sont un peuple méthodique et sérieux qui a l’habitude de tout prévoir, même l’improbable.

Quelles sont à ce sujet les situations des opinions publiques russe et allemande ?

La Russie conserve, pour des raisons historiques évidentes, un fort sentiment de crainte vis-à-vis de l’Allemagne. Ni le sentiment populaire, ni aucun gouvernement russe, comme naguère aucun gouvernement soviétique, ne serait prêt à tolérer la plus petite entorse à cette interdiction nucléaire.

L’Allemagne conserve, pour les mêmes raisons historiques évidentes, un fort sentiment de honte vis-à-vis de son passé guerrier. L’opinion populaire allemande est entièrement acquise au respect strict de l’interdiction du nucléaire militaire pour l’Allemagne, et il en a toujours été ainsi. Aucun gouvernement allemand, ni naguère ouest-allemand, ne s’est jamais publiquement élevé contre cette limitation. Il a existé autrefois des soupçons selon lesquels l’Allemagne de l’Est aurait tenté de contourner l’interdiction, mais il ne s’agit probablement que de rumeurs sans fondement.

Cela étant, il est dans les devoirs d’un gouvernement de tout prévoir. Et les Allemands sont un peuple méthodique et sérieux qui a l’habitude de tout prévoir, même l’improbable. Il me semble donc difficile d’imaginer que les dirigeants politiques allemands n’aient jamais réfléchi au moyen de faire de leur pays une puissance atomique.

II. Qu’est-ce que la force atomique ?

Le statut de puissance nucléaire ne s’obtient pas simplement par la détention de trois têtes nucléaires rangées sous un hangar. Il implique un nombre considérable d’autres réalisations. Il faut non seulement avoir les armes, mais avoir leur chaîne de production, savoir la garder et la protéger, en avoir testé l’efficacité, avoir testé bien sûr les armes elles-mêmes, savoir et pouvoir les conserver en sécurité, « durcir » sa chaîne de commandement (notamment pour ne pas se retrouver dans l’incapacité de l’utiliser, à la suite de la trahison ou du décès d’un seul homme).

Il faut avoir formé des gens à construire des sites, garder des sites, modéliser l’arme comme ses vecteurs en termes physiques et mathématiques, construire les vecteurs de l’arme, construire l’arme en tant que telle, fabriquer et tester des appareils pour transmettre les ordres de façon sécurisée.

Qu’on songe par exemple à toute la logistique que requiert, pour la France, le maintien permanent d’une patrouille de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) sur une flotte de quatre, ou bien à l’effort scientifique requis pour obtenir la possibilité de simuler numériquement les effets de l’explosion des charges produites — chose essentielle depuis que les tests nucléaires sont bannis.

Si j’étais, moi, allemand, sans doute aurais-je déjà songé aux moyens de contourner l’obstacle.

Chacune des cinq puissances nucléaires officielles a donc dû consentir, sur des décennies, un investissement énorme en temps, en hommes et en argent. Il est donc totalement irréaliste d’imaginer qu’un nouvel accédant puisse atteindre à la force atomique du jour au lendemain. Si Charles de Gaulle n’avait pas voulu l’entrée de son pays dans le club très fermé des puissances nucléaires, il serait aujourd’hui fort difficile pour la France d’y parvenir. C’est pourquoi très rares sont les propositions faites en France pour que le pays se dessaisisse de ce statut ; elles émanent de gens qui sont plus attachés à un ordre mondial transnational qu’à la souveraineté nationale de la France. Je citerai par exemple la proposition faite en 2009 par MM. Juppé, Rocard, Norlain et Richard, un peu oubliée aujourd’hui…

C’est ainsi qu’un éventuel accès de notre voisin allemand au statut nucléaire semble a priori un risque lointain. Quand bien même, peut-on se dire, l’Allemagne prétendrait-elle circonvenir l’article 3 du traité de Moscou, le travail qu’elle devrait entreprendre serait tellement considérable que les quatre alliés auraient tout le temps de déceler la manœuvre et de la faire avorter.

Mais livrons-nous à un petit exercice de paranoïa. Après tout, si j’étais, moi, allemand, sans doute aurais-je déjà songé aux moyens de contourner l’obstacle. Est-ce si impossible ?

Comme je l’ai fait observer plus haut, devenir une puissance nucléaire implique d’acquérir plusieurs choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Certaines sont de l’ordre de l’immatériel (durcir une chaîne de commandement, ou former des ingénieurs et des savants) ; par leur nature même, elles peuvent se faire de façon relativement discrète.

Il pourrait bien y avoir un intérêt discret de l’Allemagne pour ces étapes de l’accès au nucléaire.

À l’opposé, le test nucléaire initial est tout sauf discret ; et il est interdit deux fois dans le cas de l’Allemagne : une fois du fait de l’article 3 du traité de Moscou, et une fois du fait de l’interdiction planétaire des tests nucléaires. Mais entre ces deux extrêmes ?

Entre les deux on va trouver par exemple l’acquisition des technologies nécessaires aux missiles intercontinentaux, ou la mise en place de chaînes de production — la mise en place physique et la validation, c’est-à-dire d’autres sortes de tests — des chaînes de production d’autres types de lanceurs. Par exemple, des sous-marins.

Toutes ces actions ne peuvent pas se faire de manière entièrement discrète, évidemment, mais elles sont moins voyantes que l’essai de Mururoa du 24 août 1968 [2]. Or il se trouve que l’actualité a fourni, depuis quelques semestres, des symptômes tendant à confirmer qu’il pourrait bien y avoir un intérêt discret de l’Allemagne pour ces étapes de l’accès au nucléaire. Je ne citerai que deux de ces symptômes, tout en étant bien conscient qu’ils peuvent tous deux s’expliquer autrement — et qu’ils sont, de fait, expliqués autrement par les observateurs. Mais, en cette matière, on ne saurait être trop méfiant…

Ces deux exemples sont

— l’entrée de l’Allemagne dans Airbus ;

— et la vente, ou plutôt le cadeau, fait par l’Allemagne à Israël de sous-marins du type nommé Dolphin.

2. Essai de plein air de la première bombe H (à fusion nucléaire) de la France.

III. Le discret intérêt de l’Allemagne pour la bombe

Airbus, d’abord.

Le groupe Airbus a été créé en 2000 par les États français et espagnol et deux groupes privés, l’un français et l’autre allemand, sur la base d’une structure homonyme existant depuis les années 1970. Le choix du nom du groupe, EADS (European Aeronautic Defence and Space company), qui n’est ni français, ni espagnol, ni allemand, témoigne de la prétendue « volonté d’Europe » qui porte le projet. La part de l’État français dans l’actionnariat du groupe est passé de 48 % en 1999 à… 11 % en 2015, tandis que la part de l’État fédéral allemand est de 11 % depuis 2014.

Par ailleurs, le groupe est aussi le constructeur des missiles stratégiques de la Force océanique stratégique française (FOST) et, de ce fait, le détenteur de certaines technologies très pointues, touchant au nucléaire mais aussi au spatial. Le côté spatial est notamment dû au fait que les ogives de ces missiles sont « réentrantes », c’est-à-dire qu’elles effectuent une partie de leur trajet dans l’espace et doivent rester fonctionnelles après leur rentrée dans l’atmosphère.

La structure d’Airbus offrirait-elle un moyen pour l’État allemand de récupérer ces techniques ?

Nous parlons ici de très hautes technologies, comparables seulement à leurs équivalents russes et américains. Totalement hors de portée de « petits candidats » au nucléaire tels que la Libye ou la Corée du Nord, elles ont coûté à la France un travail de plusieurs décennies. Est-ce que la structure d’Airbus offrirait un moyen pour l’État allemand de récupérer ces techniques, s’il en décidait ainsi ?

La réponse est que c’est une question de temps.

Si l’Allemagne dispose d’un horizon de quelques années pour ce faire, il est impensable qu’elle n’y parvienne pas. Bien entendu, l’Allemagne est censée ne pas désirer faire une telle chose, mais je trouve que cette garantie est faible.

Voyons à présent l’histoire des Dolphin.

Ce sont des sous-marins de construction allemande. Il y a certes un monde entre ces engins et un SNLE français. Mais il n’en reste pas moins qu’ils sont capables de lancer des armes nucléaires par le vecteur de missiles de croisière. Ces vaisseaux sont vendus à l’État d’Israël a un tarif très avantageux, les premiers ayant été carrément offerts.

« L’Allemagne a offert de financer intégralement les deux premiers sous-marins et de partager le financement du troisième. »

Cette générosité étrange a suscité des questions.

Nous lisons sur le site web irenees.net de l’association Modus Operandi, la remarque suivante :

«  Les vraies raisons n’ont jamais été explicitement données, mais comme pour se faire “pardonner”, l’Allemagne a tout bonnement offert de financer intégralement les deux premiers sous-marins (640 millions de dollars) et de partager le financement du troisième. »

Se faire pardonner ? C’est une explication commode. Mais il existe une explication moins irénique. Ainsi que je l’ai rappelé, l’accès au statut de puissance nucléaire implique un nombre considérable d’étapes, notamment construire, faire fonctionner et tester des chaînes de production. « Tester » est ici l’obstacle. L’Allemagne a pu être en mesure de créer la chaîne de production des Dolphin, mais elle n’est certainement pas en mesure de tester que le produit fini puisse effectivement lancer du nucléaire, en raison de l’article 3 du traité de Moscou.

Ce sont là des raisons de croire que la direction politique allemande n’a pas forcément renoncé à acquérir, un jour, le statut nucléaire.

Cependant, elle peut contourner l’obstacle en faisant faire le test… par la Marine israélienne. On comprend alors que le véritable paiement de ce qui serait, sinon, un pur cadeau pourrait alors consister en ceci : la validation du produit, qui est essentielle et qui posait la difficulté la plus grande. Pas de force nucléaire sans tests ni validations, aussi bien pour les vecteurs et les lanceurs que pour les charges elles-mêmes.

Du reste, cette opération n’a pas échappé à la vigilance des experts, et notamment des médias russes puisque Sputnik a consacré un article spécial, en avril 2015, pour révéler à ses lecteurs que « Berlin livrera un cinquième sous-marin à capacité nucléaire à Israël ».

Ce sont là des raisons de croire que la direction politique allemande n’a pas forcément renoncé à acquérir, un jour, le statut nucléaire, malgré les difficultés toutes particulières que pose pour l’Allemagne la poursuite d’un tel objectif.

Mais, puisque cet objectif n’est pas commode à atteindre, voyons s’il n’y aurait pas un chemin plus astucieux. C’est ici qu’intervient l’Europe.

IV. La « proposition de Kiesewetter »

Roderich Kiesewetter est un député allemand (de la CDU), membre de la commission parlementaire des Affaires étrangères du Bundestag, et un ex-officier d’état-major général de la Bundeswehr. Il est également membre, aux côtés d’Andrew Duff [3], du Conseil européen sur les relations étrangères (« European Coucil on Foreign Relations » ou ECFR).

Les deux hommes ont en commun une spécialité peu banale : ils lancent des « ballons d’essai ». Cette activité consiste à mettre des idées sur la table, comme si elles étaient les leurs, sans engager de personnalités ni d’institutions plus officielles, qu’elles soient allemandes ou européennes (tels Juncker ou la Commission européenne). Le but étant de voir si ces idées ne provoquent aucune réaction notable chez les autres responsables politiques, la presse ni l’opinion publique, ou bien si elles suscitent au contraire une levée de boucliers.

3. Sujet britannique, ancien membre du Parlement européen et ancien président de l’Union des fédéralistes européens, ancien vice-président des Démocrates libéraux (sorte de MoDem britannique), Andrew Duff est l’exemple type de l’européiste de conviction. Il est l’auteur d’un protocole méconnu, visant ni plus ni moins qu’à assurer la confiscation de la souveraineté budgétaire des États membres au profit de l’Union.

L’idée est lumineuse : acquérir le statut nucléaire non pas en tant qu’Allemagne mais en tant que membre de l’Union européenne.

Afin de tester discrètement les opinions publiques, nationale et internationale, Roderich Kiesewetter, député allemand de la CDU, est régulièrement chargé de lancer des « ballons d’essai » pour le compte des élites outre-Rhin.

Or Roderich Kiesewetter a lancé, en novembre 2016, une idée qu’il présente comme étant la sienne, tout à fait en rapport avec sa double casquette (militaire et Affaires étrangères). Cette idée est d’utiliser la construction européenne pour contourner les obstacles que j’ai décrits plus haut. Et c’est une idée lumineuse. Plutôt que de s’embêter à progresser sournoisement vers le statut nucléaire, l’acquérir de plein droit ; et puisque interdiction en est faite à l’Allemagne, l’acquérir non pas en tant qu’Allemagne mais en tant que membre de l’Union européenne.

L’idée a dû naître voici déjà un certain temps, tant elle est conforme à un tropisme de l’esprit allemand actuel, qui consiste à se présenter comme un gentil membre du camp occidental et démocratique plutôt que comme un vilain Allemand suspect des idées les plus abominables [4].

4. Au passage, j’explique ainsi l’invraisemblable appétence de nos amis allemands pour la langue anglaise : question d’image, tout particulièrement vis-à-vis des autres Occidentaux.

Le risque de perte du « parapluie nucléaire » américain est agité dans les médias euro-atlantistes.

Ce prétexte aurait pu être la Crimée. Il aurait pu être la « montée des populismes ». Il n’aurait pas tellement pu être le Brexit, qui a pour effet de faire sortir un pays nucléaire de l’UE, tout en le laissant dans l’OTAN. Il sera, finalement, l’élection de Trump. La justification est conjoncturellement parfaite :

— les incartades de Trump et le flou qu’il entretient sur les engagements de Washington dans l’OTAN ;

— le risque de perte du « parapluie nucléaire » américain qui est agité dans les médias euro-atlantistes ;

— la «menace » d’une Russie suspectée des pires intentions par ces mêmes médias.

Décidément, l’occasion est trop belle de lancer le ballon d’essai. Dont acte. Reuters a donc présenté l’idée « de Kiesewetter » dans une dépêche en date du 16 novembre 2016. Si mon lecteur garde à l’esprit ce que je viens de dire, la lecture de chaque ligne de cette dépêche (rédigée en anglais) devra lui sembler transparente. Bien entendu, la proposition est assortie d’une réaffirmation que « l’Allemagne elle-même » ne doit pas devenir puissance nucléaire. Cependant cette phrase fait partie de la rhétorique obligatoire.

Carnegie Europe parle carrément d’« Euro-nukes » (« bombes atomiques européennes »).

Examinons un peu plus soigneusement le contenu concret de la proposition.

La dépêche de Reuters reste vague et ne fait que reprendre les mots de Kiesewetter de « donner des garanties nucléaires à l’ensemble de l’Europe ». Il mentionne toutefois que la source de financement devrait être un budget militaire européen commun – lequel est déjà planifié et doit commencer en 2019, détail intéressant dont je ne me souviens pas que ni TF1 ni le Monde nous l’aient rapporté.

Cependant un article d’un autre think-tank européen, Carnegie Europe, n’a pas de ces pudeurs et parle carrément d’« Euro-nukes » (« bombes atomiques européennes ») auxquelles la France pourrait consentir à cause de la charge budgétaire que représente pour elle sa propre force de dissuasion, dans le contexte de notre appartenance à l’euro qui nous plonge dans des restrictions budgétaires toujours plus sévères.

C’est en effet la seule forme concrètement envisageable de « garanties ». Mais dans « Euro-nukes » il y a tout : la construction, la conservation, la chaîne de commandement « européenne », donc incluant des politiques et des militaires allemands. Le projet Kiesewetter serait de loin le plus efficace pour obtenir, dans des délais raisonnables, une acquisition par l’Allemagne du statut de puissance nucléaire.

V. L’intérêt de l’Allemagne pour notre siège au Conseil de sécurité de l’ONU

Un malheur n’arrivant jamais seul, l’élection d’Emmanuel Macron va probablement inciter certains cercles européistes à ressortir d’ici peu la proposition de faire du siège permanent français au Conseil de sécurité de l’ONU un siège franco-allemand.

Cette idée — qui parachèverait le suicide de la France en tant que grande puissance — n’est pas nouvelle. Elle a en particulier déjà été lancée maintes fois depuis des années par Daniel Cohn-Bendit. Par exemple lorsqu’il réclamait dans le Nouvel Obs du 21 juillet 2012 que la France abandonne son siège permanent au Conseil de sécurité « au profit d’un siège franco-allemand, avant-garde d’un siège européen ». Idée réitérée de façon plus allusive dans le Nouvel Obs du 13 octobre 2021 : « L’Union doit réclamer un siège au Conseil de sécurité. »

Mais ces jours-ci, une partie de la presse française domestiquée fait semblant de découvrir cette idée avec enthousiasme, et le journal Libération suggère même que l’opinion publique attendrait avec intérêt qu’Emmanuel Macron le décide…

« L’arsenal de la France serait réorienté vers la protection du reste de l’Europe et serait placé sous un commandement européen commun. »

Pour en revenir à l’idée attribuée à Kiesewetter des « bombes atomiques européennes », il est intéressant de relever que, le 6 mars 2017, le New York Times a contribué à son tour à lui donner du crédit et à l’installer l’idée dans les esprits.

Le prestigieux quotidien américain écrit en effet  :

« An idea, once unthinkable, is gaining attention in European policy circles: a European Union nuclear weapons program. Under such a plan, France’s arsenal would be repurposed to protect the rest of Europe and would be put under a common European command, funding plan, defense doctrine, or some combination of the three. It would be enacted only if the Continent could no longer count on American protection. »

Traduction : « Une idée, longtemps impensable, retient l’attention des milieux politiques européens : un programme d’armes nucléaires de l’Union européenne. Suivant un tel plan, l’arsenal de la France serait réorienté vers la protection du reste de l’Europe et serait placé sous un commandement européen commun, un plan de financement, une doctrine de la défense ou une combinaison des trois. Il ne serait promulgué que si le continent ne pouvait plus compter sur la protection américaine. »

Rien d’autre à ajouter.

Vincent BROUSSEAU
Membre fondateur de Génération Frexit
Ancien membre du Bureau exécutif