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III. Quelles issues pour la zone euro ? (Allemagne, France)

CHAPITRE 1

Allemagne : la sortie furtive

CONTRAIREMENT à une idée répandue, l’Allemagne n’a plus aucun intérêt à rester dans l’euro, nous révèle Vincent Brousseau. L’Union monétaire étant fictive, les avantages qu’elle est censée conférer le sont tout autant. La « monnaie unique » permet certes à l’Allemagne de réaliser des bénéfices commerciaux colossaux avec ses voisins européens, mais comme ces bénéfices se traduisent au bout du compte par une accumulation de créances Target sur le compte de la Bundesbank1, avec tous les risques de défaut inhérents à celles-ci que nous avons exposés, cela revient à ce que l’Allemagne exporte pour rien, ou quasiment. Même, plus l’Allemagne exporte dans la zone euro, et plus le bilan de sa banque centrale se dégrade.

Ce piège sournois, les Allemands l’ont bien identifié, et depuis assez longtemps déjà. Si l’euro éclate, c’est leur économie qui essuiera le plus de dégâts. Leur intérêt vital serait donc d’en sortir de toute urgence.

Un client portugais qui achète un produit allemand voit son compte dans une banque commerciale portugaise diminué de la somme en euros portugais correspondante. Le compte du vendeur allemand, lui, voit son compte dans une banque commerciale allemande crédité d’autant d’euros allemands. Le transfert s’opère par le biais du système TARGET-2, centralisé à la BCE, où, par l’intermédiaire des comptes à vue qu’elles y possèdent respectivement, la banque centrale portugaise est redevable à la banque centrale d’Allemagne d’une dette Target de même montant. Le vendeur s’enrichit donc bien (il possède des euros allemands sur son compte), mais cela dégrade le bilan de la Bundesbank (qui possède, elle, le même montant d’euros… portugais), dégradation qui finira bien par se répercuter, à un moment ou à un autre, sur le vendeur par un autre mécanisme, collectif cette fois (impôt, inflation, renflouement bancaire, etc.).

Que se passerait-il alors ?

Vincent Brousseau explique cela dans un de ses derniers textes. Les 1 000 milliards d’euros de créances que la Bundesbank possède sur l’eurosystème seraient en partie absorbés par la dette en billets que celle-là aurait alors sur celui-ci (que Vincent évaluait à 750 milliards), le jour même de sa sortie. Il resterait alors à l’Allemagne seulement environ 250 milliards d’euros de créances qu’il est vraisemblable qu’elle ne réclamerait pas, puisqu’elle aurait toujours besoin de liquidités en euros par la suite.

Seulement, ce déversement de 750 milliards en liquide d’un seul coup dans l’eurosystème aurait une conséquence fâcheuse pour les membres restants. Il en résulterait inévitablement une hyperinflation dans l’ensemble de la zone euro. L’Allemagne se serait tirée d’affaire, mais au prix du sacrifice de l’économie de ses voisins, ce qui, outre le caractère inadmissible du procédé, ne pourrait manquer de se répercuter assez rapidement sur sa propre économie. Toute sortie brutale du piège — la sienne ou celle d’un gros débiteur comme l’Italie — est donc perdante pour elle, à différents degrés.

« Les élites allemandes travaillent en secret à un objectif bien précis : qu’un terme soit mis à l’euro sans que l’Allemagne en supporte la responsabilité. »

Il est par conséquent inconcevable politiquement à l’Allemagne d’assumer aux yeux de tous l’échec de l’Union monétaire, la « dette morale » étant non moins énorme que la dette financière qu’elle suppose. Comme le résume Vincent Brousseau : « Les élites allemandes travaillent en secret à un objectif bien précis : qu’un terme soit mis à l’euro sans que l’Allemagne en supporte la responsabilité morale, et — si possible, mais cela est plus difficile — les conséquences financières. »

Cet objectif, Vincent l’appelle la « sortie furtive » de l’euro.

En quoi cette « sortie furtive » consisterait-elle, selon lui ? Eh bien, à rompre le charme de l’euro, autrement dit, à abolir en pratique le PEG de un pour un constitutif de l’euro — puisque, après tout, la « monnaie unique » n’est rien d’autre que cela. Cela implique donc d’en finir avec le caractère inconditionné de ce PEG, soit en agissant sur le prix auquel ils s’échangent entre eux, soit en contrôlant le nombre d’euros échangés entre pays membres (en imposant une limite quantitative), et, dans tous les cas, de mettre par conséquent un terme au système TARGET-2, lequel pourrait toujours continuer d’exister de droit ou sous un autre nom.

Agir sur les prix est impossible, cela contreviendrait frontalement au principe même de la « monnaie unique ». Si l’échange de un pour un des euros entre eux est publiquement récusé, c’est la fin explicite de l’euro, ce que nul n’est censé vouloir.

Reste donc le contrôle du nombre d’euros échangés. Mais, ici encore, et pour les mêmes raisons, il n’est pas question de procéder brutalement en fixant un seuil explicite au-delà duquel les créances ne seront plus acceptées, ou à des conditions différentes. Il est nécessaire d’agir plus discrètement, par l’intermédiaire d’un mécanisme légal qui conduise à limiter de fait les échanges Target, tout en préservant virtuellement leur caractère illimité.

Les euros espagnols, portugais, grecs, italiens
ne s’échangeront plus à parité avec les euros du Nord.

À cette fin, dès 2012, Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, a fait la proposition suivante à Mario Draghi : instaurer, sous un prétexte technique, l’obligation pour les banques centrales des pays membres de l’euro de garantir leurs dettes Target par un dépôt d’actifs en nantissement à la BCE, procédé appelé « collatéralisation » dans le langage financier.

Sur le papier, le caractère irrévocable du PEG est préservé, puisque aucune limite en quantité ni en durée n’est spécifiée. Mais en pratique cela revient à mettre un obstacle aux transferts des euros des pays débiteurs vers les pays créanciers (en particulier l’Allemagne), puisqu’il viendra bien un moment où ceux-là se trouveront dans l’impossibilité matérielle de fournir le collatéral requis à leur endettement Target, et donc d’opérer légalement en euros avec les pays créanciers au taux de un pour un.

Or aussitôt que ce moment sera atteint, ce sera la fin de l’euro, au point de vue technique. Les euros espagnols, portugais, grecs, italiens ne s’échangeront plus à parité avec les euros du Nord. Et l’on verrait surgir discrètement, peu à peu, de nouvelles cotations parallèles sur les marchés financiers, échangeant (par exemple) l’euro espagnol contre l’euro allemand à un taux toujours croissant de 1,002, puis 1,003, puis 1,005, etc.

D’abord confinée au cercle restreint des courtiers monétaires, la nouvelle de la fin de l’euro se diffuserait graduellement des cercles financiers aux acteurs économiques principaux, puis secondaires, puis enfin au grand public, dans un vaste intervalle de temps qui laisserait aux eurocrates la possibilité de présenter la chose selon un narratif rassérénant.

Par exemple, on peut supposer que des restrictions apparaîtront sur l’argent liquide que l’on pourra emporter quand on traversera une frontière, mais elles seront présentées comme des mesures préventives contre le blanchiment d’argent, la drogue, le terrorisme, ou qui sait quoi, selon un « accord européen » négocié au préalable en vue de fournir une couverture légale à ce changement.

Tout sera mis en œuvre pour endormir la vigilance
de la population et lui assurer que la « construction européenne » se poursuit mieux que jamais.

Dans le cas des ventes à distance entre pays de la zone euro, des surcotes ou des décotes seront probablement appliquées aux prix affichés sur les sites internet, justifiées ici encore par l’application d’une directive européenne rédigée en amont portant sur l’établissement d’une taxe quelconque, ou à portée technique, le tout expliqué en pied de page en tout petits caractères dans un jargon abstrus. Idem en cas de virement bancaire entre pays de la zone euro.

Bref, tout sera mis en œuvre pour endormir la vigilance de la population et lui assurer que la « construction européenne » se poursuit mieux que jamais, que ces changements sont dans la continuité de sa réussite, et en sont les conditions mêmes. Ce narratif lénifiant masquera la portée de l’événement et son point de départ, donc la responsabilité initiale de l’Allemagne. Il ne restera plus, au bout de quelques mois ou années, quand tout le monde aura accepté ce changement, qu’à entériner légalement le fait que l’union monétaire aura disparu. Et le tour serait joué, sans fracas, ni fureur, ni douleur.

Laissons Vincent Brousseau conclure : « On vous expliquera alors que tout le monde l’avait su, que tout le monde l’avait dit, que tout le monde l’avait toujours pensé. La prise de conscience de la fin de l’euro sera un non-événement. Seuls quelques historiens économiques essaieront de retracer l’histoire de la sortie furtive, mais le grand public sera passé à autre chose. »

CHAPITRE 2

France : la sortie franche

FACE à ce tableau, quelle doit être la réaction de la France ? Deux voies semblent s’ouvrir à nous. L’une, passive, consiste à attendre que l’euro disparaisse (soit par un plan concerté au niveau de la zone comme envisagé dans le cas grec, soit par un défaut de l’Italie, soit par un détricotage furtif comme le prépare l’Allemagne). L’autre consiste à prendre les devants et à sortir de l’euro, par exemple en activant l’article 50 du traité sur l’Union européenne, puis à engager le rétablissement du franc.

Examinons chacun des cas.

Une sortie de l’euro par un plan concerté sous la conduite de l’UE est l’hypothèse la moins probable. Un tel plan ne serait activé qu’en ultime recours d’une crise énorme, où l’insoutenabilité de l’euro serait devenue telle que la survie même des pays membres et de l’UE serait en jeu. Quel que soit le détail, on subodore que ces circonstances de sortie ne seront nullement favorables à la France (ni probablement à aucun pays).

Un défaut de l’Italie, nous l’avons vu, nous coûterait 185 milliards au bas mot (sans prendre en compte la composante « billets » de la prime de sortie). Sans doute des expédients semi-légaux permettraient de réduire la facture finale ou de l’étaler, mais, même divisée par deux ou trois, elle resterait considérable. Ce serait le pire scénario pour la France (et pour le reste de la zone euro).

« Tous les leviers nécessaires à la sortie d’un pays
donné sont entre les mains de son pouvoir étatique. »

La sortie furtive de l’Allemagne, elle, paraît offrir bien des avantages au premier abord. Mais elle demeure hypothétique, suspendue à la complicité tacite ou à la négligence de la BCE, et surtout elle serait à l’initiative exclusive de l’Allemagne, même dans la perspective peu vraisemblable où les élites économiques françaises s’y rallieraient. Enfin, celle-ci n’entamerait jamais ce détricotage qu’à son avantage, sans considération des répercussions qu’il aurait sur nous. Soixante ans de « couple franco-allemand » nous ont enseigné que nous ne sortons jamais gagnants de telles combinaisons tactiques, où l’Allemagne dispose de la main.

Toute voie passive mène donc au désastre. Sur le plan du symbole politique, il serait au reste calamiteux que la France assiste sans rien faire à la déconstruction de ce à quoi ses élites ont travaillé pendant des décennies. Un tel aveu d’impuissance nous coûterait cher, à tous les plans. Reste donc la voie active : sortir franchement de l’euro, et en terminer avec son « piège mortel ». Contrairement à ce que claironnent les europhiles ou les « experts », cette sortie n’a rien d’insurmontable. Rappelons l’affirmation de Vincent Brousseau : « Tous les leviers nécessaires à la sortie d’un pays donné sont entre les mains de son pouvoir étatique. »

Sortir de l’euro consiste essentiellement en deux choses : déconnecter notre banque centrale du système TARGET-2, et recréer une monnaie fiduciaire. Pour ce dernier point, il faut garder à l’esprit que, à l’opposé de la Grèce, la France a conservé tous les moyens techniques (papeterie et imprimerie) pour produire rapidement une monnaie nationale. Elle imprime même actuellement la monnaie pour le compte d’une vingtaine de pays dans le monde.. Elle possède aussi les moyens légaux et logistiques pour effectuer et contrôler la réassignation des billets de banque.

Un contrôle des changes et des flux
de capitaux minimal devra être instauré.

Concrètement, explique Vincent Brousseau, il suffira de « tamponner les billets en circulation, les invalidant comme billets euro, et les validant comme billets en nouvelle monnaie nationale, jusqu’à la mise en circulation des premiers billets nationaux » effectivement imprimés.

Un point important, toutefois, est le suivant : « Il ne faut tamponner que des billets qui soient non pas en circulation, mais détenus en stock par la Banque de France. Au jour J, il y aura déjà tous les billets détenus par les banques commerciales, BNP, Société générale, etc, qui seront capturés par la réabsorption ; c’est un stock considérable dans le cas de la France. »

Il y a en gros 100 milliards d’euros de billets en France, et leur thésaurisation est négligeable (autrement dit : les particuliers français ne possèdent presque aucune épargne en billets, ils sont quasiment tous en circulation ou en dépôt à la banque) ; il est donc aisé de les soustraire de l’eurosystème et de les « convertir » en un temps très bref et sans frais.

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Exemple de billet de 50 euros français redénominé en francs
par un coup de tampon.

En ce qui regarde notre déconnexion de TARGET-2, voici ce qu’il en est : « TARGET-2 est un système informatique qui possède des composantes nationales. On peut donc déconnecter la France de TARGET-2 tout en continuant à l’utiliser pour le règlement des paiements intérieurs. Il suffit de bloquer les paiements transfrontaliers. »

Dès lors, un contrôle des changes et des flux de capitaux minimal devra être instauré, « afin de prévenir un risque de spéculation contre sa devise nouvelle née ». Vincent Brousseau propose une solution « simple et innovante » qui consiste à « taxer les allers-retours rapides, c’est-à-dire les successions rapides de transactions de gros montants en sens successivement inverses ».

Cette taxation est rendue opérante parce que « les banques commerciales sises dans sa juridiction deviennent en effet un passage obligé pour de tels allers-retours, et on peut leur enjoindre d’avoir à les reporter à leur banque centrale ». Chose strictement proscrite et techniquement impossible au sein d’une union monétaire.

Lorsque la France sortira de l’euro,
les obligations françaises seront converties en francs.

Restent, enfin, les questions de la dette souveraine et de la « prime de sortie ». La dette souveraine de la France ne présente aucune difficulté particulière : étant pour 97 % libellée en droit français, elle sera automatiquement redénominée en francs, conformément au principe de droit international appelé lex monetae. Seuls les 3 % restants devront faire l’objet d’un examen et de mesures particuliers. La prime de sortie est composée de la dette Target et de la dette « billets ».

La question des billets a été traitée juste avant. Quant à la dette Target de la France, Vincent Brousseau l’évaluait en 2018 à seulement 40 milliards d’euros, lesquels, « au lieu d’être dus à une fuite des capitaux, sont majoritairement dus au placement par les banques françaises de leurs liquidités à Francfort. En gros, il s’agit de simples mouvements comptables : les banques françaises placent leur trésorerie en Allemagne en début d’exercice et la rapatrient en fin d’exercice, afin de soigner leur bilan, ce contre quoi la Banque de France peut agir.  Actuellement, nous sommes au contraire positifs pour 25 milliards d’euros. Cette question-là ne se pose même plus.

La dernière objection qu’écarte Vincent Brousseau porte sur la hausse des taux d’intérêt à compter de notre sortie de l’euro. Il n’y a pas lieu de redouter de les voir grimper en flèche, selon lui, puisque « nous savons maintenant, de l’aveu même du président de la BCE, que les marchés intègrent cette éventualité ! Les taux demandés le sont en pleine connaissance de cause. Les marchés font payer le prix que les obligations souscrites en euros puissent être rétroconverties de force en monnaies nationales, et que celles-ci connaissent ensuite des évolutions divergentes.C’est ce risque dit de « redénomination » qui explique l’accroissement considérable du spread constaté à partir de 2012 (voir partie I, chap. 3). Lorsque la France sortira de l’euro, les obligations françaises seront converties en francs et les marchés s’en feront d’autant plus une raison qu’ils ont déjà intégré cette hypothèse dans la fixation des taux d’intérêt. »

Notre situation est beaucoup plus favorable
que celles de la Grèce, de l’Italie ou de l’Allemagne.

Les taux sur les obligations françaises sont d’ailleurs d’ores et déjà à des niveaux très bas, supérieurs à ceux demandés pour les obligations allemandes ou finlandaises, mais très inférieurs à ceux exigés pour les obligations espagnoles, italiennes ou grecques.

Cela s’explique facilement, selon Vincent Brousseau : la signature de la France est l’une des plus fortes au monde, et cette confiance repose fondamentalement sur des éléments qui n’ont rien à voir avec la monnaie de la France. La solidité de son administration, la ponctualité de ses paiements, la cohérence de son état de droit, l’efficacité en général de son économie et de son système fiscal, depuis des siècles, sont les garants de sa signature, quelle que soit la devise en laquelle la France emprunte et rembourse.

En résumé, la situation de la France n’a rien à voir avec celle de la Grèce (dont la dette souveraine est désormais libellée en droit international), ni avec celle de l’Italie (dont la prime de sortie est vertigineuse), ni encore avec celle de l’Allemagne (dont la banque centrale a un bilan désastreux).

Au contraire, notre situation est beaucoup plus favorable que la leur. Il n’y a pas lieu non plus de craindre une réaction « punitive » — et absurde — des marchés. Nous retirer de l’euro au plus vite est faisable, et c’est souhaitable.

À l’inverse, y rester — par attentisme, aveuglement ou dogmatisme — est courir le risque très élevé d’essuyer des pertes colossales au jour de son explosion finale (plusieurs centaines de milliards d’euros), laquelle surviendra inéluctablement, quels que soient notre « volontarisme » ou notre abnégation. Nous devons rompre le maléfice et sortir du piège des sorciers de l’euro.

Félicitations, vous êtes arrivé au bout de cette troisième partie.

SUITE ET FIN

IV. L’Allemagne et l’Union européenne

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