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II. QUELLES ISSUES POUR
LA ZONE EURO ? (GRÈCE, ITALIE)

L’euro est condamné, et les profanes l’ignorent. Mais qu’en est-il des sorciers ? Croient-ils eux-mêmes encore en la puissance de leur magie ? De nombreux signes permettent d’affirmer que, depuis au moins dix ans déjà, « la foi n’y est plus ». Ils n’en conviennent certes pas publiquement, mais, « en leur for intérieur, c’est fini », nous annonce Vincent Brousseau. L’optimisme n’est plus de mise à la BCE, et cette rupture a commencé avec la crise de la dette souveraine grecque, en 2010.

CHAPITRE 1

Le « plan Z » : sortie de la Grèce de la zone euro

AU PRINTEMPS 2012, M. Barroso, le président de la Commission européenne, confirme à Mme Merkel, lors d’un dîner, qu’un plan est en place pour gérer une éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro. Ce plan, c’est le « plan Z », porté à la connaissance du public en 2014 par le Financial Times. Quatre hommes seulement (dont aucun Grec) en supervisaient la conception, dans le plus grand secret, depuis janvier 2012.

Voici le résumé qu’en fait Vincent Brousseau : « Ce travail a abouti à un itinéraire détaillé de la création d’un nouveau système financier grec à partir de zéro, prévoyant notamment la mise hors service de tous les distributeurs automatiques de billets, le rétablissement des contrôles aux frontières pour empêcher la fuite massive de capitaux, et bien entendu la déconnexion de la Grèce du système TARGET-2. Il prévoyait que les billets euros devraient cesser d’avoir cours légal en Grèce. »

Le principal point faible de ce plan, nous dit Vincent, résidait dans la création des nouvelles drachmes, la Grèce n’ayant plus la capacité technique d’en imprimer. Un second point faible existait : la difficulté de maintenir la Grèce dans le Marché unique, tandis que le processus de sortie de celle-ci de l’euro impliquait une suspension pour un temps indéterminé des libertés de circulation des marchandises et des capitaux.

La sortie de l’euro est possible, et elle est envisagée
très sérieusement par ceux-là mêmes qui prétendent publiquement le contraire.

Toujours est-il que la simple existence de ce plan prouve la duplicité de Mario Draghi, qui, lorsqu’il prononça son incantation « whatever it takes » en juillet 2012, savait déjà que, loin de garantir « quoi qu’il en coûte » l’intégrité de la zone euro, les eurocrates avaient au contraire anticipé dans le détail l’expulsion de l’un de ses membres.

En concurrence avec le « plan Z », ou dans son sillage, d’autres plans virent le jour : celui de la Troïka, celui de Yanis Varoufakis (ministre grec des Finances), celui de Wolfgang Schäuble (ministre allemand des Finances), tous consacrés à l’épisode grec, puis un autre plan de la Commission européenne elle-même, portant cette fois sur la question plus générale de la sortie de n’importe quel membre de la zone euro.

De tous ces plans les détails ne sont pas toujours connus avec certitude, ni leur état précis d’avancement réel, mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel réside dans deux aspects :

1° la sortie de l’euro est possible et elle est envisagée très sérieusement par ceux-là mêmes qui prétendent publiquement le contraire ;

2° la liste des obstacles techniques et légaux à surmonter ainsi que des étapes à suivre dans le processus est établie, et elle est courte.

Cette liste, la voici : recréation de la monnaie fiduciaire, reparamétrage des transactions interbancaires, instauration des contrôles de change et de capitaux, redénomination de la dette souveraine.

La gestion d’une sortie n’est pas d’une difficulté telle qu’elle n’aurait pu être réglée, depuis longtemps, si la notion même de sortie n’avait pas été un tabou.

Grâce à ces plans, on sait donc, conclut Vincent Brousseau, que « tous les leviers nécessaires à la sortie d’un pays donné sont entre les mains de son pouvoir étatique ».

Il ajoute : « Le processus a beaucoup moins d’inconnues que le processus inverse qu’avait été l’entrée des premiers pays dans la zone euro, puisqu’il s’agit de revenir à un état antérieur, déjà connu, et non de se propulser dans une situation inconnue. La gestion d’une sortie n’est pas d’une difficulté telle qu’elle n’aurait pu être réglée, depuis longtemps, si la notion même de sortie n’avait pas été un tabou. »

À la faveur de la crise grecque, mais pour les initiés seulement, la supercherie de l’« euro éternel » fut enfin démasquée. L’hypocrisie des sorciers fut mise à nu. Mais ce ne fut pas sans coûter cher à la Grèce elle-même. En effet, outre le sujet épineux de l’impression des nouvelles drachmes, l’acquittement de la dette souveraine grecque représente depuis un obstacle très difficile à surmonter pour elle.

Pourquoi ? Parce que, lors des accords de février 2012, les créanciers de la Grèce, très conscients du préjudice que leur causerait une redénomination de la dette souveraine grecque en drachmes, ont exigé et obtenu que les nouvelles obligations contractées par la Grèce relèvent du droit international, et non plus du droit grec. Ce changement a pour conséquence que, en cas de sortie de l’euro, la Grèce devra rembourser cette partie-là de sa dette en euros, et non en drachmes, contrainte qui accroît d’autant le poids, déjà considérable, de celle-ci (cet inconvénient ne se pose toutefois pas dans le cas de la France, comme nous le verrons plus loin).

CHAPITRE 2

Prime de sortie : le péril italien

EN PLUS de lever discrètement le voile sur la duplicité des eurocrates, la crise grecque avait fait lever un autre lièvre, et non des moindres : le coût que représente la sortie d’un pays de la zone euro. Les rédacteurs du plan de la Troïka, en particulier, furent rapidement confrontés à la délicate question des dettes entre banques centrales résultant de la sortie d’un pays de l’euro. Vincent Brousseau désigne cette somme par l’expression « prime de sortie ».

De quoi s’agit-il ? Le sujet est véritablement technique, mais peut se simplifier de la façon suivante. Tout d’abord, un pays qui quitte la zone euro voit l’euro cesser d’avoir cours sur son territoire. Il doit donc convertir l’ensemble de ses billets et pièces en euros (ou un maximum) en sa monnaie nationale, les retirant de fait de la circulation dans l’ensemble de la zone. Il doit donc s’acquitter auprès de l’eurosystème du remboursement de la somme totale des billets et pièces en euros que son départ force à retirer de la circulation. Sans quoi il y aurait un trou dans la comptabilité de la BCE, et un vol des pays restants membres de la zone.

Les soldes Target se révèlent être une bombe financière
à retardement en cas de sortie d’un pays fortement débiteur.

Mais ce n’est pas tout. La monnaie fiduciaire n’est que la partie minime de la prime. Quitter l’euro signifie aussi quitter le système TARGET-2, qui concerne la monnaie scripturale. Or, par définition, la somme des soldes Target est toujours nulle, à tout moment. Donc lorsqu’un pays quitte la zone euro, et cesse donc de pouvoir émettre des euros, cet équilibre comptable serait rompu, à moins que le pays sortant ne s’acquitte envers l’eurosystème, à la minute même où il quitte l’euro, du montant total de la dette contractée au titre des soldes Target.

Mais ce montant peut se révéler colossal. Dans le cas de la Grèce, Vincent Brousseau l’avait évalué à 160 milliards d’euros à l’été 2015 (il a depuis baissé à 104 milliards). La Grèce peut-elle s’acquitter d’une telle somme, dans la journée même d’une sortie éventuelle ? La réponse est non.

L’eurosystème devrait donc passer d’une manière ou d’une autre par pertes et profits la dette contractée par la Grèce au titre des soldes Target, et cette dette se reporterait immanquablement sur le bilan des banques centrales actionnaires de la BCE, puis de là aux États auxquels sont rattachées ces banques, et encore de là, au bout du compte, aux épargnants, aux contribuables, aux consommateurs, bref, au peuple dans son ensemble.

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On devine aisément l’abîme qui s’ouvre sous les pas des sorciers de l’euro. Les soldes Target, camouflés aux yeux des profanes par le sortilège de la « monnaie unique », se révèlent être une bombe financière à retardement en cas de sortie d’un pays fortement débiteur. Bombe qui doit exploser le jour même de la sortie, sans moyen légal apparent d’en étaler l’effet.

Il va de soi que ce mécanisme fonctionne aussi si le rapport est inversé, à savoir s’il s’agit d’un pays créancier. Ce sera alors à l’eurosystème, endetté envers ces pays-là, de payer ce qu’il leur doit. Mais, excepté le cas de l’Allemagne et du Luxembourg, le montant des billets émis par ces pays, et dont ils devront donc retourner la somme à la BCE, est supérieur à ce que celle-ci leur doit au titre des soldes Target. Pour l’Allemagne, un reste serait vraisemblablement à apurer, mais d’un montant raisonnable eu égard à l’ensemble de l’eurosystème (200 milliards peut-être).

À l’heure actuelle, on parle de 740 milliards d’euros
que l’Italie devrait à l’eurosystème en « prime de sortie ».

C’est avec le prolongement de la crise en Italie que cette délicate question resurgit dans toute sa force. Or l’Italie n’est rien de moins que la troisième économie de la zone euro, et le pays dont la dette Target est la plus élevée de toutes. On parle de 740 milliards d’euros que l’Italie devrait à l’heure actuelle à l’eurosystème en « prime de sortie » : 150 milliards pour la composante en billets et 590 milliards pour la composante en dettes Target.

Il n’y a bien entendu aucun moyen que l’Italie puisse acquitter l’intégralité d’une telle somme en cas de sortie. Le reste à apurer se reporterait donc sur les pays restant dans l’euro, au prorata de leurs parts dans le capital de la BCE. Soit pour la France, qui détiendrait près d’un quart de celles-ci après le départ de l’Italie, un montant avoisinant les 185 milliards d’euros… De plus, le système bancaire italien frôle le dépôt de bilan depuis des années, danger qui s’est accentué en 2016 dans le sillage du Brexit, lequel a « amplifié le mouvement baissier des actions de banques italiennes ».

Enfin, l’explosion de la dette publique a rendu celle-ci insoutenable (près de 155 % du PIB à la fin de 2021). À la prochaine secousse un peu trop forte, on voit mal comment l’Italie pourrait se maintenir dans l’euro sans en passer par un scénario à la grecque, avec tous les dangers qu’un tel scénario renferme.

En attendant, les sorciers de l’eurocratie ont pensé à préserver l’essentiel : la doctrine ordolibérale, chère à l’establishment bancaire germanique. En cas de défaillance du système bancaire, « une directive européenne (dite BRRD, pour “Bank Recovery and Resolution Directive”, c’est-à-dire “directive sur le redressement et la résolution des défaillances bancaires”), en vigueur depuis le 1er janvier 2015, impose de passer d’abord par la ponction des épargnants et des actionnaires », plutôt que par l’émission de dette publique, sans parler d’une nationalisation, strictement proscrite.

CHAPITRE 3

Italie : mini-bots et « fronde » contre Mario Draghi

C’EST dans ce contexte de péril italien sur la zone euro que s’inscrit le projet de « mini-bots », agité de loin en loin de l’autre côté des Alpes mais remis sur le devant de la scène avec l’arrivée de la Lega au pouvoir en 2018. Qu’est-ce que les « mini-bots » ? Le mot lui-même signifie : « mini bons du Trésor », autrement dit des obligations d’État (ici l’État italien) de très faibles montants (donc « mini ») émises par l’intermédiaire du Trésor public — et non par la banque centrale, comme dans le cas des OAT (obligations assimilables du Trésor, émises sur le marché primaire) — à destination des contribuables italiens.

L’intérêt est triple. Cela permettrait de camoufler une partie de la dette publique, afin de faire contenir celle-ci dans les critères exigés par Bruxelles. Cela permet aussi à l’État italien de financer une partie de sa dette par un équivalent d’émission monétaire sans transgresser la lettre de l’interdiction qui lui est faite d’agir ainsi (en raison de l’article 123 du TFUE), puisque cette émission passe par le Trésor public et non par la banque centrale.

Enfin, et surtout, cela ouvre une brèche dans l’Union monétaire. Ces « mini-bots », seraient en effet d’un montant équivalant aux billets en euros et posséderaient l’aspect de billets de banque. Ils seraient aussi par définition pourvus du privilège libératoire relativement à l’autorité qui les a émis, à savoir le Trésor public italien. Cela signifie que les impôts et les taxes en Italie (qui sont à devoir au Trésor public) pourraient être réglés par ce moyen, soit une somme de plusieurs centaines de milliards d’euros.

Bien entendu, les établissements commerciaux étant eux-mêmes assujettis aux impôts, ils auraient tendance à accepter les « mini-bots » en règlement de la part de leurs clients. Surtout si une loi rendait dans la foulée obligatoire le règlement en « mini-bots » des sommes à devoir au Trésor public…

Ainsi l’Italie sortirait-elle en pratique et progressivement de l’euro tout en restant en droit à tout moment dans l’eurosystème.

Autrement dit, après un lancement sous un prétexte technique et budgétaire, ces « mini-bots », une fois répandus dans le public, tiendraient très exactement la place que tiendrait une monnaie nationale concurrente de l’euro, avec pour conséquence d’évincer peu à peu ce dernier dans les paiements quotidiens des Italiens.

Ainsi l’Italie sortirait-elle en pratique et progressivement de l’euro tout en restant en droit à tout moment dans l’eurosystème. Un tel stratagème rendrait aussi beaucoup plus insensible aux Italiens une transition officielle à terme, de l’euro à la lire, et indolore une éventuelle expulsion de l’Italie de la zone euro, en cas d’aggravation brutale de sa situation, puisqu’elle disposerait déjà de liquidités propres, à l’inverse de la Grèce en 2015.

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Ce projet de « mini-bots », toutefois, n’a jamais été mis à exécution. Il est tout de même permis de penser que la générosité avec laquelle l’Italie a été traitée dans l’élaboration du récent « plan de relance » n’est pas sans rapport avec leur mise en avant. Il semble que la Commission européenne ait compris le message : l’Italie compte bien se donner les moyens de quitter la zone euro, quand le besoin se fera sentir, à moins que l’eurosystème ne se montre accommodant avec elle. Ce ne serait pas la première fois que serait formulé le soupçon que les instances communautaires auraient accordé un traitement de faveur à l’Italie. Le 4 octobre 2019, déjà, un mémorandum signé de sept anciens banquiers centraux Hervé Hannoun, ancien premier sous-gouverneur de la Banque de France, Klaus Liebscher, ancien président de la banque centrale d’Autriche, Otmar Issing, ancien membre (allemand) du directoire de la BCE, Helmut Schlesinger, ancien président de la banque centrale d’Allemagne, Jürgen Stark, ancien membre (allemand) du directoire de la BCE, Nout Wellink, ancien président de la banque centrale des Pays-Bas, Axel Weber, ancien président de la banque centrale d’Allemagne. Ils ont été publiquement soutenus par Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France. parut au Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui dénonçait dans sa conclusion le bénéfice tout particulier que l’Italie aurait tiré de la politique d’assouplissement quantitatif. Vincent Brousseau parle à ce sujet de « fronde des banquiers centraux ». L’assouplissement quantitatif a permis en effet de diminuer franchement les taux d’intérêt de l’Italie, allégeant d’autant le poids de sa dette. Mais, comme nous l’avons déjà signalé, il a eu pour inconvénient un accroissement de l’endettement général. Il a même entraîné l’apparition de taux d’intérêt négatifs, qui ont jeté le public comme les acteurs économiques dans l’inconnu et l’incertitude, créant donc un précédent dangereux et un risque financier systémique sur toute la zone euro.

Le soupçon que Mario Draghi ait agi au détriment de la zone et dans l’intérêt de l’Italie ne pouvait pas ne pas être formé par ses anciens collaborateurs.

Certes, l’Italie n’est pas le seul pays qui a vu son taux diminuer. Mais elle est de loin le pays qui a bénéficié le plus de cette baisse, étant donné son endettement initial et le modèle de son économie. Or le président de la BCE de l’époque, celui qui a lancé cette opération d’assouplissement quantitatif et que vise ce mémorandum, était Mario Draghi, de nationalité italienne…

Le soupçon que celui-ci ait agi non dans l’intérêt de la zone — et même à son détriment —, mais avant tout dans l’intérêt de son pays ne pouvait pas ne pas être formé par ses anciens collaborateurs, défenseurs, eux, de l’orthodoxie monétaire chère aux Germaniques (les signataires appartiennent d’ailleurs tous au monde germanique, à l’exception d’un Français).

Depuis lors, Mario Draghi est retourné en Italie, où il est devenu président du Conseil… avec le soutien de la Lega ! Une situation qui le met entre le marteau des eurosceptiques et l’enclume de ses anciens collaborateurs à la BCE.

Quoi qu’il en soit de l’avenir personnel de Mario Draghi, la fronde de ces banquiers centraux contre sa politique monétaire met en exergue la fracture qui divise l’eurosystème. Et aussi déchire le voile sur la désillusion des sorciers. « L’argument numéro un en faveur de l’euro est que l’union monétaire est à l’avantage de tous » nous rappelle Vincent Brousseau. S’il était avéré que les principes de celle-ci ont été dévoyés au bénéfice d’un pays en particulier, et de surcroît le pays d’appartenance du sorcier en chef, ce serait une cruelle déconvenue.

Cela signifierait que les « égoïsmes nationaux » perdurent sous une union illusoire, qui ne doit donc plus être perçue seulement comme une fiction nécessaire, mais bien comme un danger mortel.

Félicitations, vous êtes arrivé au bout de cette seconde partie.

SUITE

III. Quelles issues
pour la zone euro ?
(Allemagne, France)

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